
Je tiens à remercier tout d’abord le Club de la Cité de m’avoir invité a m’exprimer devant vous ce soir, ainsi que la Kevrenn Occitania qui fait toujours un travail formidable. Trugarez Henri !
An neb a venn, hennezh a c'hall
An neb a c'hall a gas ar Gall
A gas ar Gall, a harp e vro,
Hag eviti ter ha tero !
Le tribut de Nominoë, Barzaz Breizh
Si j’ai voulu commencer cette allocution par quelques vers tirés notre épopée nationale, le Barzaz Breiz, c’est que note langue- « ar brezhoneg »- est le premier marqueur de notre appartenance collective et de notre originalité parmi les peuples. Il est difficile de comprendre quoi que ce soit à la permanence de la tradition nationale bretonne sans avoir à l’esprit cette réalité ethnolinguistique d’une part, et sans connaître notre passé de nation souveraine, d’autre part.
Le peuplement massif de l’Armorique par les Bretons insulaires- venus de « Grande »-Bretagne- entre les IIIe et VIe siècles de notre ère va donner sa physionomie à mon pays. D’abord conglomérat de petits royaumes, puis royaume unifié après la victoire de Nominoë sur les Francs en 841, désigné ensuite sous le nom de « Duché » - mais duché souverain - la Bretagne s’est gouvernée à sa guise pendant près de mille ans, jusqu'à la défaite de St Aubin du Cormier de 1488 qui plaça mon pays dans la sphère d’influence française. L’Union de la Bretagne à la France fut imposée en 1532. Depuis cette époque, on assiste à des tentatives répétées d’émancipation. Pour en citer quelques unes : la tentative du duc de Mercoeur au XVIe siècle ; la conspiration du Marquis de Pontcallec, au XVIIIe siècle ; la Conjuration Bretonne, d’Armand-Charles de la Rouërie (le « colonel Armand »), durant la Révolution française ; la proclamation de l’indépendance bretonne à Pontivy en 1940, et j’en passe.
Sans s’affilier à aucun de ces ancêtres en particulier, Adsav, le parti du peuple breton s’inscrit dans cette lignée. Adsav signifie, renaissance, renouveau. Notre but principal est le retour à la normale si j’ose dire, c'est-à-dire, une nation bretonne qui prend sa place dans le concert des nations européennes. Une nation que je me plais parfois à mettre en parallèle avec le Danemark. Taille et populations comparables, position stratégique supérieure, tradition maritime identique, puissance agroalimentaire similaire, puissance industrielle et technologique sensiblement inférieure, mais pas dans des proportions ridicules.
L’indépendance : pourquoi il est urgent de la faire
Seulement voilà, la Bretagne n’est pas encore un second Danemark. Et il y a un os de taille: le lien de sujétion qui nous entrave, menace directement notre personnalité. Je vous passerai le « blabla » et les formules creuses pour aller à l’essentiel, en bon Breton. Le lien de sujétion signifie, en clair que :
Notre langue est en danger de mort
Notre peuple lui-même risque de disparaître
1- Notre personnalité nationale ne peut s’épanouir :

Nous sommes, et nous ne sommes pas les seuls- les Niçois connaissent le même sort soumis à une politique d’acculturation et d’assimilation. Notre langue, c’est à dire l’expression de notre personnalité nationale distincte compte pour peu aux yeux de l’Etat français : dans le meilleur des cas on la tolère, dans le pire on cherche a la faire disparaître. Le résultat ? Elle est en train de crever. Plus d’un million de locuteurs en 1940, a peine 250 000 aujourd’hui, pour la plupart âgés. Pourquoi ? Car le maximum que la France pourra consentir à faire est de la rabaisser au rang de « langue régionale » c'est-à-dire de la promettre au musée. Langue régionale est une formule de rhétorique qui est pour nous un piège. Elle ne vise qu'a justifier la discrimination par rapport à la seule chose « vraiment sérieuse » pour l’Etat français, c’est à dire la langue de la République. J’en profite pour le dire, dès qu'on y réfléchit deux minutes cette expression est ridicule. Les régions de programme- aussi artificielles que les départements- ont été crées en 1972, remettant au goût du jour un découpage arbitraire de 1941. Soit treize siècles après l’émergence du breton ! S'il était une variante "régionale" de quelque chose, le Breton serait une variante du Gallois et du Cornique!
Adsav se bat pour que la société bretonne puisse renaître, non pour que le Breton soit relégué au statut de "langues régionale", c'est à dire d'objet de folklore. Notre but n’est pas de quémander un petit panneau bilingue par ici et par là, et d'avoir dans trente ans 1% des Bretons qui parlent leur langue. Je rappelai que l'apprentissage du breton progresse actuellement de 15% par ans. 0,7% de la population est scolarisée en Breton. Pour que seulement 5% des enfants soient scolarises il faudrait 1000 enfants de plus pendant 28 ans, et ouvrir 40 classes par ans pendant 25 ans. La France n'ira jamais aussi loin que cela...
Le Breton proposé à toutes les familles dans toutes les écoles (87% des bretons sont favorable à son enseignement)? Inconcevable. Une radio ou une télévision, des journaux en Breton comme en ont les Catalans ou les Gallois? Toutes les initiatives ont été torpillées, ce fut récemment le cas de TV Breizh. Sans même parler de pouvoir être jugé dans sa propre langue. Soyons clairs : toutes les initiatives (signalisation, banques, rayons des supermarchés etc.) sont des initiatives émanant de collectivités bretonnes ou d’entreprises privées.
« Je ne veux pas que demain un juge européen ayant une expérience historique du problème des minorités différente de la nôtre, décide qu’une langue régionale doit être considérée comme langue de la République au même titre que le Français.
Car au-delà de la lettre des textes il y a la dynamique des interprétations et des jurisprudences qui peut aller très loin. J’ai la conviction qu’en France, terre de liberté, aucune minorité n’est opprimée et qu’il n’est donc pas nécessaire de donner à des juges européens le droit de se prononcer sur un sujet qui est consubstantiel à notre identité nationale et n’a absolument rien à voir avec la construction de l’Europe. »
Nicolas Sárközy, discours Besançon (13/03/07)
En matière de langue les choses sont claires seul un état qui se donnerait les moyens d’une vraie politique linguistique pourrait renverser la vapeur. Et c’est possible ! En consacrant 2% de leur budget, les Basques (du côté espagnol de la frontière, bien entendu) ont fait progresser la pratique de leur langue de 20% à 30% au cours des dix dernières années. La France a comme priorité de financer des animateurs bidons dans des quartiers sensibles. Nous, nous préférerions sauver notre langue.
2- Nous sommes en danger de mort.
Un bon moyen de se débarrasser une fois pour toute des Bretons, c’est de les noyer dans la masse. Deux dangers guettent notre peuple: je les nommerai la « Bretagne riviera » et la « Bretagne banlieue ». Voire un mélange des deux, selon les zones. Il n’échappera à personne que les banlieues de Rennes ou de Nantes ressemblent de plus en plus aux banlieues de Paris – avec le même cocktail explosif d’immigration, de problèmes en tout genre et d’insécurité – et que le golfe du Morbihan se transforme rapidement en une gigantesque zone balnéaire où les Bretons n’ont plus leur place, suivant en cela le destin de villes comme La Baule par exemple.
Le récent rapport Attali indique que la machine à tuer les peuples ne connaît pas de limites. Si nous ne faisons rien, la logique de mort de l’Etat Français nous détruira. Ses « Premières conclusions sur la croissance » font froid dans le dos.
Ce rapport prévoit à l’échelle de l’hexagone de:
-Construire dès à présent 500.000 logements nouveaux par an, en densifiant l’espace urbain.
-Autoriser l’Etat à se réapproprier le foncier disponible des communes dans lesquelles la construction de logements « sociaux » ne répond pas aux objectifs de la solidarité et du renouvellement urbain (loi SRU).
-Inciter massivement les collectivités locales à construire des logements « socialement mixtes » (sic).
-Créer avant 2012 dix ECOPOLIS, villes nouvelles d’au moins 5O.OOO habitants chacune, à la pointe de la technologie et de l’écologie.
La reprise de ces mots d’ordres parisiens à l’échelle de la Bretagne ne laisse pas de doute sur ce qui nous attend si nous ne prenons pas nous-mêmes notre avenir en main. Le journal
Ouest France prévoit en effet quatre scénarios pour notre pays (O-F du 1/10/07). Chacune de ces projections est catastrophique dans son genre :
Scénario 1. La Breizh-Riviera : Elle est tellement convoitée qu’elle devient de plus en plus résidentielle (+ 23.000 habitants par an, essentiellement âgés, dont des réfugiés climatiques (sic) . Ils provoquent une telle hausse du prix du foncier que les jeunes ménages sont expulsés (sic) vers le Centre-Bretagne. Heureusement la multiplication des quatre voies sur l’axe nord-sud sauve la Région de l’asphyxie.
Scénario 2. Le Nouveau Tigre Celtique : Résidentielle, la Bretagne est aussi plus productive. Gain : 30.000 habitants par an, ce qui atténue notablement le vieillissement de la région avec la foule des départs en retraite. Une Bretagne au littoral fortement urbanisé.
Scénario 3. La Bretagne laborieuse. Elle produit de plus en plus. Trop. Tellement que cadre de vie et patrimoine ne sont plus préservés. Le littoral est bétonné à outrance, la résidentialisation s’effondre, le solde migratoire baisse à 2O.OOO par an, les tensions s’accroissent entre les villes et le reste du territoire. Seules Rennes, Brest et Vannes s’en tirent, les autres villes reculent.
Scénario 4 . Le reflux. Les Bretons émigrent en masse et pas seulement les étudiants. L’économie ralentit, le coût de l’énergie et des transports s’enflamme, baisse de l’emploi, baisse de la population, territoires déséquilibrés : tout fout le camp (sic), c’est la Bretagne qu’on détricote.
Vous l’avez compris, quelque soit la sauce a laquelle on nous mange, rien de bien bon n’est au programme. On nous offre la richesse et le déracinement ou l’exil et la pauvreté… Le temps presse, il faut tourner la page et imposer notre propre mode de développement qui réponde a nos priorités : un développement équilibré et à visage humain qui respecte le peuple. Pour faire vite, plutôt le modèle Finlandais que le modèle Français : nous voulons que nos enfants puissent rester au pays, et qu’ils puissent adapter la Bretagne
3- La France en sortir, c’est s’en sortir
Les idiots utiles du système Français, qui n’ont pas encore compris qu’ils vivaient dans un tombeau, nous lancent parfois : mais enfin ce n’est pas sérieux une Bretagne indépendante, elle ne serait pas viable. Une version plus « populo » de la même rengaine: que ferez-vous avec vos choux-fleurs…. Certains Bretons se sont parfois laissés impressionner par ce genre d’argument. Nombreux sont ceux qui se sont dit que, s’ils avaient fermé les yeux ou contribué au sacrifice de leur nationalité, au fond, c’était un moindre mal, c’était pour donner un avenir à leurs enfants… Quelle amertume que de découvrir aujourd’hui que cet avenir est bien souvent un exil vers la Seine St Denis, quand ce ne sont pas les problèmes de la Seine St Denis qu’on installe chez nous au nom de l’indivisibilité de la République…
Outre que des Etats bien plus petits que la Bretagne sont parfaitement viables, par exemple le Luxembourg, la Slovénie ou l’Estonie, les naïfs perdent de vue l’essentiel : l’indépendance serait une bouffée d’oxygène pour la Bretagne. Comme elle le fut pour la Norvège en 1905, pour l’Irlande dans les années 1920 et pour les Pays Baltes dans les années 1990. N’oublions jamais, en effet, que la Bretagne est un contributeur net et non l’inverse. Plus que jamais c’est l’Etat français – en pleine dégringolade – qui vit a nos crochets et non l’inverse. Or, quel avantage tirons-nous de cette contribution ? Des infrastructures utiles? Pas vraiment, car le modèle de développement français a détruit le bocage, il menace notre littoral, il fait fermer nos ports. Il est donc un handicap. L’accès à un marché ? C’était vrai autrefois mais désormais l’ensemble de l’Union Européenne est un marché unique. Une monnaie ? Plus depuis que le Franc à disparu. Une armée ? Vous y croyez encore à la grandeur de l’armée française vous ? La rade de Brest ou le champ de tir de Coëtquidan pourrait sans doute être mieux employés. Vos retraites ? Au rythme où vont les choses une solidarité vieillesse bretonne serait plus efficace que la protection d’une France en banqueroute. Des services publics ? Ils sont toujours en grève….
Les Bretons sont en tête des peuples de l’hexagone dans plusieurs domaines, à commencer par l’agroalimentaire, les activités liées à la mer (de la pêche à la plaisance). Notre économie est également dynamique dans le secteur des télécommunications, du textile, des productions culturelles etc. Je vous passe les succès de dynasties industrielles (les Pinault et autres Bolloré), elles ne sont que la partie immergée de l’Iceberg. La Bretagne a même une sorte de Lobby et de Think Tank, l’Institud Lokarn (Institut de Locarn), et un label « produit en Bretagne » qui rassemble plus de 2300 produits. Seulement voila, dire « Bretagne, leader agro-alimentaire de l’hexagone » ne signifie pas grand-chose en soi. Nous vivions dans un monde concurrentiel au sein duquel, pour assurer un avenir à nos enfants, nous devons soutenir la concurrence de pays autrement plus dynamiques que la France, par exemple les Pays-Bas ou le Danemark qui se sont spécialisés dans des domaines comparables. Pour être a la hauteur des enjeux, encore faudrait-il que les Bretons puissent:
• Disposer d’un environnement économique qui favorise l’initiative.
• Pouvoir prendre des décisions pour eux-mêmes
• Pouvoir exploiter leur position géostratégique.
Les ravages causés par l’étatisme du système Français (« la France n’existe que par son Etat »), le coût des prélèvements, la dette, vous les vivez comme nous. Pas besoin de vous faire un dessin. La dépendance vous la subissez également. Rien n’est vraiment possible lorsqu’un peuple ne dispose d’aucun levier économique. Dans notre cas, mais je pense que c’est également le votre, les centres de décision et les sièges sociaux partent vers Paris dès qu’une entreprise atteint une masse critique. Et avec elles, la matière grise….
Pour terminer sur le sujet, j’ajouterai que l’Etat Français nous considère comme une périphérie occidentale de l’hexagone, alors que notre situation géographique nous place au centre d’un arc Atlantique. Pourquoi, avec sa position à la pointe du continent, Brest n’est-il pas le premier port transatlantique d’Europe ? Simplement parce que pour nous Penn ar Bed signifie « pointe, tête du monde » tandis que pour la France cela signifie, Finistère, fin du monde.
Conclusion : l’indépendance dans l’Europe
Si je suis venu présenter ici le combat que mène Adsav- qui signifie renaissance- pour le renouveau et l’indépendance du peuple breton, c’est que cette indépendance je la souhaite Européenne. D’un point de vue « technique » la Bretagne pourrait très bien exister de manière égoïste, pour elle-même. L’Islande ou Singapour qui sont moins peuplées que la Bretagne savent très bien se débrouiller. Pourtant, je crois que cet égoïsme n’est pas dans la nature des Bretons, et qu’il existe également un lien trop intime entre la civilisation de l’Occident européen et la culture bretonne pour que nous puissions choisir le splendide isolement. Lorsque le rayonnement de la langue bretonne était maximal au Moyen-âge, les bardes bretons répandaient leurs chants dans tout l’occident. Il en est sorti la « matière de Bretagne», qui a profondément marqué la culture occidentale, puis la vague romantique et jusqu'aux romans héroïques modernes poursuivent cette tradition.
Nous pourrions parler de l’Europe que j’appelle de mes voeux mais ce serait un sujet en soi. Je dirai en quelques mots que mon Europe, c’est « l’Europe aux cents drapeaux » pour reprendre l’expression de Yann Fouéré. Une Europe qui traiterait chacun de ses peuples avec dignité, qui serait organisée sur un mode confédéral et selon les principes de la démocratie directe. Une Europe qui serait comprise comme une véritable communauté de civilisation – un principe charnel – au lieu d’être conçue comme un simple marché ou une extension monstrueuse de la France, c’est à dire un principe désincarné. Cette Europe ne pourra se faire que lorsque les peuples reprendront enfin leurs destinées au lieu de les déléguer à des bureaucraties parisiennes ou bruxelloises qui organisent leur destruction. Face aux dangers qui menacent nos peuples, qu’il s’agisse de la marchandisation de notre existence ou de l’obscurantisme des faux prophètes, j’ai l’intime conviction que le renouveau que nous observons de la Catalogne au Pays Basque, de la Flandre à l’Ecosse porte en germe la survie des européens.